La citoyenneté

11 novembre 2015 : Montaigne rend hommage aux morts de toutes les guerres

Publié le lundi 2 mai 2016 21:38 - Mis à jour le lundi 2 mai 2016 21:48

Respect, hommage et souvenir : les élèves du Collège ont honoré tous les Combattants en ce 11 novembre 2015.

Les élèves de Troisième 1, 2 et 4 se sont rendus très nombreux en cette matinée du 11 novembre au Monument Mémoire et Paix de Val de Reuil et aux deux Monuments aux Morts du Vaudreuil (Notre-Dame et Saint Cyr) pour rendre hommage aux Morts ayant combattu pour le France lors des conflits passés, spécialement la Grande Guerre, dont nous célébrons le centenaire.
Ils ont solennellement effectué l’Appel aux Morts en lisant les noms gravés sur les Monuments (au Vaudreuil), puis lu des textes : au Vaudreuil, une lettre du Poilu René Jacob, évoquant l’horreur des champs de bataille de la Première Guerre Mondiale, et le discours d’un jeune conscrit de 1921 rendant hommage aux Combattants lors de l’inauguration d’un des premiers Monuments aux Morts ; la même lettre de Poilu et une réflexion du philosophe Vladimir Jankélévitch sur le Devoir de Mémoire, à Val-de-Reuil.
Ils ont aussi chanté la Marseillaise lors de ces trois cérémonies.
M. Galimand, Principal, et Mme Chane, Principale Adjointe, présents en ces circonstances, ont eu la satisfaction de remarquer le sérieux, l’application et l’engagement de nos élèves de Troisième, souvent accompagnés de leurs familles.
Les élèves ont ainsi effectué leurs premiers pas sur le parcours de Mémoire qui leur sera proposé cette année aux côtés des Anciens Combattants du secteur, qu’ils rencontreront jeudi 3 décembre après-midi au Collège afin de les interviewer et de recueillir leur témoignage.

Voici les textes lus par les élèves :

Texte 1, lu au Monument Mémoire et Paix de Val de Reuil et au cimetière de Notre-Dame du Vaudreuil : extrait du carnet de front du poilu René Jacob, tué à Verdun en 1916. Boulanger dans l’Yonne, René Jacob laissait derrière lui sa femme Lucie et ses trois enfants, dont la fille aînée avait seulement huit ans.

1915

Comment décrire ? Quels mots prendre ? Tout à l’heure, nous avons traversé Meaux, encore figé dans l’immobilité et le silence, Meaux avec ses bateaux-lavoirs coulés dans la Marne et son pont détruit. Puis, nous avons pris la route de Soissons et gravi la côte qui nous élevait sur le plateau du nord… Et alors, subitement, comme si un rideau de théâtre s’était levé devant nous, le champ de bataille nous est apparu dans toute son horreur.
Des cadavres allemands, ici, sur le bord de la route, là dans les ravins et les champs, des cadavres noirâtres, verdâtres, décomposés, autour desquels sous le soleil de septembre, bourdonnent des essaims de mouches ; des cadavres d’hommes qui ont gardé des pauses étranges, les genoux pliés en l’air ou le bras appuyé au talus de la tranchée ; des cadavres de chevaux, plus douloureux encore que des cadavres d’hommes, avec des entrailles répandues sur le sol ; des cadavres qu’on recouvre de chaux ou de paille, de terre ou de sable, et qu’on calcine ou qu’on enterre.
Une odeur effroyable, une odeur de charnier, monte de toute cette pourriture. Elle nous prend à la gorge, et pendant quatre heures, elle ne nous abandonnera pas. Au moment où je trace ces lignes, je la sens encore éparse autour de moi qui me fait chavirer le cœur. En vain le vent soufflant en rafales sur la plaine s’efforçait-il de balayer tout cela : il arrivait à chasser les tourbillons de fumée qui s’élevaient de tous ces tas brûlants ; mais il n’arrivait pas à chasser l’odeur de la mort.
« Champ de bataille », ai-je dit plus haut. Non, pas champ de bataille, mais champ de carnage. Car les cadavres ce n’est rien. En ce moment, j’ai déjà oublié leurs centaines de figures grimaçantes et leurs attitudes contorsionnées. Mais ce que je n’oublierai jamais, c’est la ruine des choses, c’est le saccage abominable des chaumières, c’est le pillage des maisons …

René Jacob, in Paroles de Poilus, lettres et carnets du front 1914-1918, Jean-Pierre Guéno, éd. Librio.

Texte 2, lu au cimetière de Saint-Cyr du Vaudreuil : extraits du discours prononcé en février 1921 au cimetière de la ville d’Eu, par Léon Gournay, jeune conscrit.

« Fidèles à une chère tradition, nous venons nous recueillir au milieu de ces tombes.
Aux heures graves de la vie, ne semble-t-il pas qu’un besoin impérieux nous pousse et nous guide vers ceux qui nous ont précédés et qui dorment à jamais, dans l’anonymat de la mort, leur éternel sommeil.
C’est près d’eux que nous venons prendre conscience de nous-mêmes. Nous venons aussi invoquer leur souvenir, nous inspirer de leurs exemples et leur réclamer des conseils.
Ici, nous venons prendre conscience de nous-mêmes. Hier encore, nous étions des enfants ; aujourd’hui, la Patrie qui nous rassemble autour du même drapeau, vient de faire de nous des hommes, (…) des citoyens. L’insouciance des jeunes années s’est dissipée comme un nuage que pousse un vent léger ; nous sentons désormais le poids de notre responsabilité, de nos devoirs (…).
Nous venons invoquer leur souvenir. Immortel souvenir de tant de héros qui tracèrent de leur sang généreux les plus belles pages de notre Histoire nationale et qui sont venus, après tant de batailles, reposer en paix dans ce cimetière (…) ; beaucoup d’autres sont restés là-bas, ensevelis les armes à la main, dans cette terre reconquise qu’ils semblent défendre encore.
Inspirons nous de leurs exemples. Soyons disciplinés comme ils le furent, obéissants comme eux, tenaces et patients, entraînés et forts ; demandons leur le secret de ces vertus (…). Qu’étaient-ils à la veille de la Grande Guerre ? Ce que nous sommes aujourd’hui : des employés, des ouvriers, des artisans.
Le tocsin, du haut des clochers, s’élance à travers la ville et la campagne, les voilà debout, le cœur frémissant, courant aux armes. Dans leur sang généreux, où elles sommeillent, se réveillent toutes les qualités du soldat de France. Qualités patiemment acquises par les générations d’ancêtres, transmises et fortifiées au cours des siècles.
Réclamons-leur enfin des conseils. Ils nous répondront du fond de leur tombe ; ils nous diront, avec la voix de l’âme, comment ils surent vaincre, comment ils surent mourir. Ils nous diront que par leur sacrifice, ils nous ont acquis un territoire à garder. Que notre tâche, à nous, sera plus facile, mais qu’il nous faudra veiller (…).
Et maintenant (…), inclinons respectueusement et bien bas notre drapeau sur ces tombes, emportons leur souvenir dans ses plis tricolores et que toujours pour nous il demeure « l’image de la France » et le « symbole de l’Espérance », comme le chantaient nos soldats devant l’ennemi, aux heures critiques de la Grande Guerre. »

Source : http://lycees.ac-rouen.fr/anguier/memoire/spip.php?article345

Texte 3, lu au monument Mémoire et paix de Val de Reuil :

Vladimir Jankélévitch, philosophe engagé, Résistant pendant la seconde guerre mondiale, a contribué à définir la notion d’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité. « Le passé a besoin de notre mémoire », nous dit-il :

Ainsi, quelque chose nous incombe. Ces innombrables morts, ces massacrés, ces torturés, ces piétinés, ces offensés sont notre affaire à nous. Qui en parlerait si nous n’en parlions pas ? Qui même y penserait ? Dans l’universelle amnistie morale depuis longtemps accordée aux assassins, les déportés, les fusillés, les massacrés n’ont plus que nous pour penser à eux. Si nous cessions d’y penser, nous achèverions de les exterminer, et ils seraient anéantis définitivement. Les morts dépendent entièrement de notre fidélité…

Tel est le cas du passé en général : le passé a besoin qu’on l’aide, qu’on le rappelle aux oublieux, aux frivoles et aux indifférents, que nos célébrations le sauvent sans cesse du néant … ; le passé a besoin qu’on se réunisse exprès pour le commémorer : car le passé a besoin de notre mémoire… Non, la lutte n’est pas égale entre la marée irrésistible de l’oubli qui, à la longue, submerge toutes choses, et les protestations désespérées, mais intermittentes de la mémoire ; en nous recommandant l’oubli, les professeurs de pardon nous conseillent donc ce qui n’a nul besoin d’être conseillé : les oublieux s’en chargeront d’eux-mêmes, ils ne demandent que cela. C’est le passé qui réclame notre pitié et notre gratitude : car le passé, lui, ne se défend pas tout seul comme se défendent le présent et l’avenir, et la jeunesse demande à le connaître, et elle soupçonne que nous lui cachons quelque chose ; et en effet nous ne savons pas toujours comment lui révéler ces terribles secrets dont nous sommes porteurs. …

Mais on n’est pas quitte envers ces vies précieuses, envers ces résistants et ces massacrés, parce qu’on a célébré une fois l’an la Journée de la déportation, prononcé un discours, fleuri une tombe. …

Il reste une seule ressource : se souvenir, se recueillir. Là où on ne peut rien « faire », on peut du moins ressentir, inépuisablement. C’est sans doute ce que les brillants avocats de la prescription appelleront notre ressentiment, notre impuissance à liquider le passé. Au fait, ce passé fut-il jamais pour eux un présent ? Le sentiment que nous éprouvons ne s’appelle pas rancune, mais horreur : horreur insurmontable de ce qui est arrivé, horreur des fanatiques qui ont perpétré cette chose, des amorphes qui l’ont acceptée, et des indifférents qui l’ont déjà oubliée. Le voilà notre « ressentiment » … ; il proteste contre une amnistie morale qui n’est qu’une honteuse amnésie ; il entretient la flamme sacrée de l’inquiétude et de la fidélité aux choses invisibles. L’oubli serait ici une grave insulte à ceux qui sont morts dans les camps, et dont la cendre est mêlée pour toujours à la terre ; ce serait un manque de sérieux et de dignité, une honteuse frivolité. Oui, le souvenir de ce qui est arrivé est en nous indélébile, indélébile comme le tatouage que les rescapés des camps portent encore sur le bras.

Vladimir Jankélévitch, L’Imprescriptible. Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité, (1971)